Chapitre 3, les Premières anomalies (extrait)
Ce matin-là, la chambre est à demi éclairée, les bruits familiers lui parviennent tranquillement.
Sonia regarde le réveil : 7h08.
Elle cligne des yeux, une pensée passe, peut-être le théâtre… puis elle s’efface.
Quand elle regarde de nouveau : 7h14.
Elle se redresse, le cœur un peu plus rapide, elle compte six minutes. Elle n’aime pas cette impression que six minutes se sont envolées d’un coup. Assise au bord du lit, elle cherche à comprendre. Rien ne lui revient, comme si le temps avait avancé tout seul. Finalement elle secoue la tête… ce n’est pas grave, six minutes, ce n’est rien, elle a encore largement le temps de se préparer.
Elle se lève et sent le froid du sol plus vivement que d’habitude. Cette fois, elle grimace un peu. Elle attrape ses vêtements sur la chaise, s’habille sans traîner. Elle choisit le pull bleu avec les manches trop longues, elle se sent bien quand ses mains disparaissent.
Dans la cuisine, sa mère est déjà là. Le chocolat chaud l’attend sur la table, avec une tartine coupée en deux comme toujours.
— Bonjour, ma grande, dit-elle en levant les yeux vers elle.
Sonia s’assoit en face d’elle.
— Bonjour.
Sa mère pousse la tasse sans un mot, Sonia sourit, elle aime ce geste-là.
— Bien dormi ?
— Oui.
— Tant mieux. Aujourd’hui, ça devrait être une bonne journée.
Sonia hésite, elle tourne la cuillère dans sa tasse.
— Maman…
— Oui ?
— Ce matin… il y a six minutes qui ont disparu.
Sa mère s’étonne.
— Disparu ?
— J’ai regardé le réveil. Il était 7h08. Et après… 7h14. Je n’ai pas vu les minutes passer, c’est comme si le temps avait sauté.
Sa mère s’appuie contre le dossier de sa chaise.
— Tu sais, ça arrive à tout le monde.
Sonia relève les yeux.
— Vraiment ?
— Oui. Parfois, notre tête part se promener toute seule. Elle pense, elle rêve un peu, même quand on a les yeux ouverts. Et pendant qu’elle se promène, le temps continue d’avancer.
— Mais je ne me souviens pas d’avoir pensé.
— Justement. C’est comme quand tu es dans la voiture et que tu regardes par la fenêtre. Tu vois les arbres passer, mais tu ne comptes pas chaque arbre. Et d’un coup, on est déjà arrivé.
Sonia imagine la route, les arbres flous.
— Les minutes, c’est un peu pareil. Elles passent, même si on ne les regarde pas. Elles ne disparaissent pas, on ne les a juste pas suivies.
Sonia trempe un coin de tartine dans le chocolat.
— Donc elles ne sont pas parties ailleurs ?
Sa mère sourit.
— Non. Elles ont fait leur travail de minutes. C’est tout.
Sonia réfléchit quelques secondes, termine sa tartine, puis change de sujet.
— Tu sais qu’il y aura le nouveau à l’école demain ?
— Oui, tu me l’as dit. Alors tu me raconteras, j’espère qu’il sera gentil.
Sonia boit une gorgée, se brûle un peu, et fait une petite grimace. Sa mère rit doucement.
— Toujours trop pressée.
— Normal. Il y a six minutes qui sont allées se cacher ce matin. Il faut bien que je les rattrape.
— Ah bon ? Et elles se cachent où, ces minutes-là ?
— Sous le lit, peut-être, ou derrière le réveil.
Elles éclatent de rire toutes les deux.
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